Elle est loin, l’époque des geeks barbus dissertant sur les logiciels libres. C’est avec un look très grenoblois que Nicolas Vivant, directeur des systèmes d’information de la ville de Fontaine, est venu présenter au Club de la presse, lundi 11 décembre à la CCI, le passage de son administration à Linux. Il faut dire qu’en dépit d’une vieille image de complexité qui leur colle à la peau, les logiciels libres continuent à s’immiscer dans les entreprises (pour les serveurs notamment) et dans notre quotidien. Il y a le célèbre Firefox, mais « beaucoup d’utilisateurs ignorent que VLC, leader pour la lecture de vidéos, en est un », a indiqué Nicolas Vivant.

Un déploiement progressif

Pour rappel, un logiciel « libre » n’est pas la propriété d’une entreprise, il est donc gratuit. « A cela s’ajoutent la possibilité de travailler collectivement sur le système, son interopérabilité et sa transparence, avec un code ouvert. Des valeurs que l’on retrouve justement dans le service public », a précisé Nicolas Vivant, qui gère les 600 ordinateurs de la mairie. Loin de l’image du déploiement « big bang » (« le lundi sous Windows, le mardi sous Linux », une stratégie risquée selon Nicolas Vivant), Fontaine a choisi de procéder en douceur et par étapes. En 2001, la Ville a décidé de faire passer ses serveurs de messagerie et de fichiers sous Linux, « comme cela se fait dans la plupart des grandes entreprises, c’est invisible pour l’utilisateur ». En 2008-2009, les salariés de la mairie se sont vu proposer de quitter la suite Microsoft Office pour OpenOffice (devenue LibreOffice). Puis Fontaine a adopté Firefox et Thunderbird (l’équivalent d’Outlook).

A Fontaine, 30 % des ordinateurs sous Linux

 « Le plus casse-gueule, ç’a été le passage à Linux, en 2014, a raconté Nicolas Vivant, car on touchait là le système d’exploitation. » Après un gros travail sur l’interface graphique « pour que les gens aient un environnement aussi beau que Windows ou Mac », Linux a été testé sur les postes du maire et du directeur général des services puis proposé aux salariés volontaires. Depuis peu, Linux est le système installé par défaut sur les nouveaux ordinateurs de la mairie et aujourd’hui c’est 30 % du parc informatique des services municipaux de Fontaine (200 sur 600 au total) qui s’est affranchi de Microsoft et d’Apple.

Avec 250 euros par an de coût d’une licence d’une suite Microsoft Office, le calcul est vite fait : la commune économise 50 000 euros chaque année rien qu’avec la suite LibreOffice. Incluant l’abandon d’autres logiciels commerciaux et des antivirus (les logiciels libres peuvent s’en passer) ainsi que la durée de vie allongée des postes sous Linux, c’est un gain de 600 000 euros par an sur la durée du mandat municipal, a révélé Nicolas Vivant. « Cela crée un cercle vertueux, se félicite-t-il, car les économies générées rendent possible de nouveaux services comme la formation, contribuent à la vigueur de l’économie locale. »

 Des logiciels libres minoritaires dans la presse

Alors, face à de tels atouts, pourquoi ne pas tous passer aux logiciels libres ? Nicolas Vivant avance le manque d’information des utilisateurs (« il n’y a pas, par définition, de lobbyiste, ni de pubs pour ces logiciels ! ») et des raisons « culturelles » : « Les gens se sentent compétents sur Windows ou sur Mac et ils ont peur de perdre leurs connaissances. » Le cas de la presse est à cet égard évocateur. A l’exception de la bureautique [l’article que vous lisez a été rédigé sur LibreOffice Writer, l’équivalent libre de Microsoft Word], les logiciels libres sont très minoritaires dans le milieu. « Et je risquerais ma vie à demander à des maquettistes d’abandonner leur suite Adobe ! », a confié Nicolas Vivant (Fontaine, rive gauche, la publication municipale est monté avec cette dernière). Pourtant, ce dernier estime que les fonctionnalités de base de Gimp ou d’Inkscape sont comparables à leurs équivalents Photoshop et Illustrator, les logiciels d’Adobe, aussi « sacrés » que hors de prix. Les participants à la conférence ont pu apprécier les qualités de Scribus (le pendant libre d’InDesign) pour la mise en page avec la projection d’une fausse une du « Dauphiné (presque) libéré » concoctée pour l’occasion. Justement, à Grenoble, y a-t-il un journal ayant opté pour les logiciels libres ? « A ma connaissance, il n’y a que Le Postillon, a répondu Nicolas Vivant. Le Dauphiné libéré ayant comme d’autres choisi un système multiprint, facilitant le partage des articles entre Web et papier, mais très cher. »

Frédéric Baert

Photo : club de la presse