Trois quarts d’heure de débat sur le rôle des réseaux sociaux et pas une insulte proférée ! La table ronde sur le discours de haine sur les réseaux sociaux a montré qu’il était encore possible d’échanger aujourd’hui sereinement sur des sujets « chauds ». Animée, pour ne pas dire modérée, par Marie Lyan, présidente du Club de la presse de Grenoble, elle a rassemblé Yann Gonon, rédacteur en chef-adjoint à France 3 Alpes, Luis Pedro, chef d’édition au Dauphiné libéré, Virginie Debuisson, conseil en stratégie de communication, et Julie Hainaut, Coup de cœur du prix Journalisme & Société.

La situation de cette dernière, harcelée pour avoir dénoncé des propos racistes, a bien sûr offert au public un exemple récent de la haine pouvant se déverser sur les réseaux sociaux. Les organisations extrêmes et les « armées de l’ombre », notamment d’extrême droite, sont très bien organisées, a-t-elle expliqué. « Elles savent s’emparer des algorithmes et des réseaux sociaux pour prendre la parole, a ajouté Virginie Debuisson. Ça fait rapidement boule de neige, des tonnes d’insultes en notification avec des choses immondes, puis carrément des appels à abattre ! » Mais le buzz médiatique peut lui aussi faire du mal, comme l’a rappelé Julie Hainaut : « Quand l’affaire du bar à cocktails est sortie, ça a fait un tollé. Des médias m’ont soutenus, quand d’autres se sont emparés de l’affaire avec des titres ultra-accrocheurs et avec mes propos déformés. »

Les thématiques qui suscitent des propos haineux sont généralement le racisme ou l’antiféminisme, ont expliqué les quatre intervenants, avec des nuances selon les médias. Le site du Dauphiné libéré suscitera des commentaires violents sur la politique et celui de France 3 sur les faits divers. « Pour vous attaquer, a expliqué Virginie Debuisson, qui travaille sur les réseaux sociaux depuis dix ans, on prend un tweet isolé d’un raisonnement global, d’il y a quatre, cinq ans par exemple, et on va lui faire dire autre chose. Le premier réflexe est de tenter de se justifier. Or l’attaque de ces gens n’est pas contre vous êtes, mais contre ce qu’ils pensent que vous êtes ! »

Le flou autour de Twitter

Une longue partie de la table ronde a concerné le rôle de la modération. Il a d’abord été rappelé que les journalistes free-lance utilisant les réseaux sociaux n’ont pas la chance de profiter des services des modérateurs. Ce qui ne les empêche pas de rester vigilants. « Je fais une veille sur les comptes antisémites, racistes, homophobes, etc…, précise Julie Hainaut, et quand je les signale, neuf fois sur dix, Twitter répond que ça n’enfreint pas les règles de la communauté. Donc là, il y a un problème ! » Le rôle de Twitter est justement souvent revenu lors de la table ronde. Virginie Debuisson a par exemple avoué « n’avoir toujours pas compris comment fonctionne sa modération ». A ce flou propice à tous les abus, Julie Hainaut a ajouté un autre problème : « La police n’est sensibilisée. J’ai déposé quatre plaintes, on m’a demandé ce qu’était Twitter. Et on ne sait pas ce que c’est que le cyberharcèlement ! » Et la journaliste d’insister pour que la question des moyens qu’on met derrière ce problème soit posée.

 Une modération qui réinterroge le travail des journalistes

Yann Gonon et Luis Pedro ont ensuite présenté la modération au sein de leur rédaction. A France 3 Alpes, ce sont les journalistes qui jettent un œil durant la journée au fil de Facebook ; le soir et la nuit, c’est la société Netino (400 personnes qui modèrent, entre autres, les sites de France Télévisions, avec une charte stricte sur les propos haineux) qui s’en charge. Environ 15 % de commentaires sont rejetés en raison de leur caractère haineux. Au Dauphiné libéré en revanche, c’est une équipe de modérateurs ; elle en rejette 5 %.

Savoir identifier les proposes haineux est une des principales difficultés du travail des modérateurs, a rappelé Luis Pedro, avant de se demander comment ceux-là peuvent engager la responsabilité du journal. Pour Yann Gonon, « beaucoup de propos sont interdits par la loi, d’autres sont juste des opinions, il faut aussi savoir distinguer les deux ». L’interactivité des internautes et les discours de haine sur les réseaux sociaux ont au moins le mérite de poser de nouvelles questions aux journalistes, comme l’a résumé Virginie Debuisson : « C’est bien que de savoir ce qu’on peut dire, ce qu’on ne peut pas dire, qu’on réfléchisse à quelle posture adopter. »

 

Les réseaux sociaux : vraiment une chance ?

Yann Gonon, rejoint par Luis Pedro, a insisté sur la chance de pouvoir dialoguer avec les internautes et d’y trouver de nouvelles infos : « Avant c’était simple, la télé […] Aujourd’hui c’est plus compliqué, mais les réseaux sociaux sont avant tout une chance, même si l’armée de l’ombre s’en est emparée pour faire vivre l’enfer à certains. » Pas de place à l’autocensure, ont clamé les participants à la table ronde, mais la question se pose souvent et il y a « différentes chapelles dans les rédactions au sujet des réseaux sociaux ». Récemment, lors de la venue à Grenoble de Bertrand Cantat, Yann Gonon a renoncé à ouvrir un Facebook Live : « On allait se prendre un flot de commentaires [après la conférence de presse du procureur de la République sur l’affaire Maëlys, il y a eu 800 commentaires sur le Net, dont une majorité haineux]. Il était tard, et je n’avais pas averti la société de modération de France Télévisions… Après coup, je me suis dit que j’aurais dû le faire. » Pour Luis Pedro, « les journalistes sont là pour créer du débat, il ne faut pas que tout devienne lisse ».

 

Texte : Frédéric Baert,

Crédit photo: Gilles Galoyer