Comment vous est venue l’idée de présenter votre documentaire au prix Journalisme & Société ?

Au départ, je n’ai pas pensé mon documentaire sur Lassina comme un sujet sur le racisme. J’habitais Saint-Denis à l’époque de l’assaut [en novembre 2015, le Raid, est intervenu contre les terroristes du Bataclan au 48, rue du Corbillon]. Ç’a été très dur pour la ville. Petit à petit, je me suis aperçu que le sujet avait une dimension plus large que le seul fait que des personnes aient été chassées de chez elles (certaines habitaient là depuis vingt ans !) n’aient pas pu retrouver leur logement. Il y a un racisme de classe : si l’assaut avait eu lieu à Sèvres ou à Neuilly plutôt qu’à Saint-Denis, est-ce que ça se serait passé comme ça ? Les gens se seraient peut-être mieux défendus, car ils auraient eu les moyens de prendre des avocats, mais aussi parce qu’ils sont blancs.

Les habitants du 48 sont donc victimes de racisme ?

Les habitats du 48 l’ont ressenti comme ça très fortement. Ils se sont dit « déjà on est arrivés en France, on a mis du temps à obtenir nos papiers ou notre carte de séjour… » Avec en plus un immeuble dans un état pas exceptionnel… Lassina raconte qu’ils avaient peur que dès qu’un voisin partait que des squatteurs viennent s’installer et c’est ce qui s’est passé, sauf que c’était des terroristes ! C’est une sorte de ghetto social qu’on a créé en Seine-Saint-Denis, la plus grosse ville de la banlieue parisienne, presque aussi peuplée que Grenoble (140 000 habitants) ! Même si Lassina ne lutte pas directement contre le racisme, il est l’objet d’un racisme d’Etat. Les gens du Bataclan sont reconnus comme victimes du terrorisme, ceux du Corbillon ont aussi vécu un truc horrible et pourtant ils ne sont pas reconnus.

Comment avez-vous vendu votre projet aux médias ?

Au début certains ne voulaient pas de ce sujet. Il a fallu que BoxSons l’accepte. Puis Canal+ et TF1 ont fait un sujet. Ç’a aidé à remettre de la pression, deux ans après les attentats. Ça s’améliore, mais trop doucement.

Lassina, reportage lauréat

Propos recueillis par Frédéric Baert

Crédit photo : Martin Bodrero